Je crois que ce changement d'heure m'a tué, je n'ai plus le temps de
rien faire et même ce roman traîne en longueur à présent. je vous propose pour continuer de faire vivre mon blog, le troisième chapitre.
Chapitre
3
-Agnès ! c’est moi Laurence ! je suis désolée pour ce soir, je suis ai lit, j’ai une crève
carabinée ! je ne vais pas pouvoir sortir comme prévu !
-C’est dommage, ne t’en fait pas et soigne toi bien ! surtout reste au chaud sous ta
couette !
-Il ne faut pas que ça t’empêche d’y aller ! qui sait ? ça marchera peut-être mieux seule ! ils
auront moins peur d’une seule femme ! enfin je l’espère pour toi !
-Tu vas voir ça, je vais faire un malheur ! si j’en ai trop, je t’en ramène un ?
-Y a pas de problème ! pas un trop laid quand même ! ce n’est pas parce que je suis malade qu’il faut me
refiler un Allien ! passe une bonne soirée ! je vais bien penser à toi ! bisou !
Agnès avait eu deux entrées au concert de Noah par un des médecins du cabinet. Pour ne pas le perdre, elle passa un
coup de fil à une copine de vieille date qui se libéra. Michèle avait cinquante ans. Réservée, voire timide, elle n’avait jamais vécue en couple. C’est ce qu’on appelle une vieille fille. Agnès
qui la connaissait assez mal, tout compte fait, ne l’avait jamais vu avec un homme, elle pensait même qu’elle était toujours vierge. Depuis longtemps résignée, elle ne voulait surtout pas
rencontrer quelqu’un maintenant. C’était trop tard. Personne ne savait pourquoi elle n’avait jamais tenter de faire sa vie. Le sujet était délicat, Agnès ne voulait pas s‘immiscer dans ce domaine
tellement privé.
-Ça fait un bail qu’on ne s’est pas vu ! qu’est-ce que tu deviens ?
-Comme d’habitude ! le train-train ! il n’y a rien de particulier, tout est calme !
La file d’attente interminable serpentait, dirigée par une haie de barrières métalliques. Sous une moiteur orageuse
suffocante et pénible pour tous. Les tenues, mêmes légères, collaient à la peau. Les chemises laissaient apparaître une transpiration abondante sur le corps excités et musclés des hommes. Le
parking immense était saturé, de nombreuses voitures stationnaient sur les bords de la route, provoquant plusieurs coups de freins intempestifs ainsi que de nombreuses frayeurs. Pour combler le
tout, une virtuose du volant, de soixante dix ans (au moins) venait de planter sa voiture dans l’estafette de gendarmerie, renversant par la même occasion, le motard et sa BMW qui tentait en
vain, de la faire stopper. Le dernier zigzag du long serpent avait arrêté sa lente progression et observait l’animation du rond-point. La petite vieille semblait ne rien comprendre et les deux agents montaient la voix, finissant même par s’engueuler, se
repoussant mutuellement la faute. De nombreux rires montèrent de la queue du reptile qui soudainement se retrouva détachée du reste de l’animal. Un groupe de trois jeunes garçons et deux filles
se faufila dans l’espace libéré. C’était sans compter sur la vigilance de certaines vigies qui déclanchèrent instantanément une réaction collective d’agressivité. D’abord surpris, le plus âgé du
groupe leva les mains au dessus de sa tête et s’excusa au nom de tous.
-Oh là ! c’est bon ! ne tirez pas ! on n’a pas fait attention, c’est bon !
calmos !
Le calme revint aussitôt, la bête était de nouveau entière et reprenait sa difficile avancée. Le rond point était
maintenant encombré de plusieurs dizaines de voitures, les forces de l’ordre arrivaient de partout dans des véhicules bondés de CRS. Le spectacle, pour le moment se passait là-bas, les gyrophares
étaient les éclairages et les spots, des coups de sifflets donnaient le tempo et la mélodie. On n’était loin des rythmes Africains de Yannick. Cependant, c’était mieux que d’attendre bêtement.
Même pitoyable, il y avait du spectacle.
Dans la grande salle du music-hall, Agnès et Michèle se trouvaient très loin de la scène et distinguaient à peine
Noah, ça aurait pu être quelqu’un d’autre, surtout pour Michèle, myope comme une taupe. Elle avait du mal à reconnaître la flèche des wc, des blocs d’issue de secours. A plusieurs reprises déjà,
lors de différentes manifestations, elle s’était retrouvée, enfermée, dehors alors qu’elle voulait juste se rafraîchir le visage. Deux fois, elle avait du repayer l’entrée pour retrouver ses
copines. Le plus dur pour elle fut le jour où elle passa une bonne partie de la nuit assise sur une barrière. Sans sac à main, sans argent et sans téléphone, elle avait attendu stoïquement la
sortie de sa copine qui ne avait d’autres chats à fouetter. C’est cette fois-ci d’ailleurs qu’un type lui demanda combien elle prenait. Elle s’en souvient encore et n’est pas fière lorsqu’on en
parle. Pour rigoler bien sûr. Agnès était sur le qui-vive, à chaque fois qu’elle était sortie avec Michèle, il s’était passé quelque chose, rien de grave en général, mais il y avait toujours une
tuile qui tombait. Pour le moment, tout se passait bien, Michèle semblait avoir la côte avec un gaillard au regard attendrissant de cocker. Agnès s’éloigna de quelques mètres pour ne pas gêner
son approche, elle était habitué aux timides et ne voulait pas le faire détaller comme les autres. Elle dansait gardant quand même un œil protecteur sur sa copine. Le temps d’un clignement d’œil,
elle avait disparut. Agnès fit rapidement un tour à trois cent soixante degrés, rien, elle n’était plus là. Elle s’avança là où elle se trouvait il y a deux secondes. Elle était là, à quatre
pattes.
-Qu’est-ce que tu fais ? ça ne va pas, tu vas te faire marcher dessus !
-J’ai perdu une lentille ! dit Michèle en pleurs.
Une multitude de chaussures la frôlaient, donnaient des coups dans ses mains, écrasaient ses doigts, la
bousculaient. Le type au regard de chien battu s’éloigna discrètement de cette zone de la piste. A sa manière, Michèle l’avait effrayé, lui aussi déguerpit sans avoir dit un mot.
-Relève-toi, tu vas te faire massacrer si tu restes par terre ! et puis ta lentille, tu ne la retrouvera
jamais ! de toute façon, elle est déjà écrasée depuis longtemps ta lentille !
Agnès prit son bras et se fraya un passage dans une marée humaine en transe. De retour à la voiture, Michèle
chaussa une paire de lunette. « Heureusement que les lentilles existent ! elle ferait peur aux gosses, pourvu qu’elle remette vite des
lentilles ! », se dit Agnès. Les verres étaient ce qu’on appelle : des culs de bouteilles, ils rendaient la pauvre Michèle affreuse.
-Je suis désolée Agnès, je te gâche ta soirée ! tu peux y retourner si tu veux, je vais t’attendre dans la
voiture ! je suis tellement fatiguée que je pourrai m’endormir en cinq minutes ! alors si tu veux aller t’amuser, tu peux ! ça ne me dérange pas !
-Tu plaisantes où quoi ! on rentre et puis c’est tout ! on remettra ça une autre
fois !
Agnès ne pensait pas un mot de ce qu’elle venait de dire. Cette fois, elle était définitivement vaccinée. Trop
c’était trop. Michèle était gentille, mais sortir avec elle n’était vraiment pas possible. Elle portait la poisse, elle était née sous la mauvaise étoile, ce n’était pas de sa faute. Il ne
fallait pas se plaindre ce soir, la plupart du temps, ça se transforme en catastrophe, aujourd’hui, c’était de la rigolade. Agnès imaginait déjà la tête de Laurence lorsqu’elle lui racontera
cette soirée, le fou rire était dores et déjà assuré.
-Ça te dérange si je fume une cigarette avant de partir ? demanda Michèle. Avec toutes ces émotions, j’ai
besoin d’un clope pour me calmer ! j’espère que j’ai conservé l’ordonnance de l’ophtalmo, sinon je suis quitte pour repasser une visite ! combien ça va me coûter encore cette
connerie ?
-Vous auriez du feu s’il vous plait ? demanda très poliment un charmant jeune homme.
-Bien sur, tenez !
-Ne me dites pas que vous rentrez déjà, la soirée vient à peine de commencer !
Agnès, restée assise au volant, ne voyait pas celui qui parlait à Michèle de l’autre côté, lui non plus d’ailleurs.
Le timbre de sa voix attisa sa curiosité, elle retira sa ceinture de sécurité et sortit du véhicule. La voix ne l’avait pas trompée et s’accordait parfaitement à un visage et un physique
d’exception. Michèle, sa copine la myope était en train de se faire draguer par le dernier Apollon encore disponible de leur âge.
-Ah mais je vois que vous n’êtes pas seule ! enchanté mademoiselle ! cette fois, je comprends encore
moins ! comment deux ravissantes jeunes femmes comme vous repartent-elles seules alors que la soirée n’a pas commencé ? les hommes seraient-ils devenus idiots dans cette partie du
monde ? non, ce n’est pas ça…ils sont aveugles, c’est la seule explication possible ! ou alors ils sont tous mariés ! au fait ! oh excusez-moi, je me présente, je m’appelle
Yannick et vous ?
-Moi, c’est Michèle et voilà ma copine Agnès !
-Je suis ravi de faire votre connaissance ! il n’est pas très tard et cette soirée ne me dit rien tout compte
fait, puis-je vous offrir un verre en ville ? on pourra faire plus ample connaissance autour d’une table, devant un café et au chaud !
Agnès mourait d’envie d’accepter cette invitation mais, elle n’avait pas l’intention de voir ce type inespéré fuir.
Michèle ne manquerait pas de faire une bourde d’un moment à l’autre.
-Je préfère que tu me déposes chez moi d’abord si tu n’y vois pas d’inconvénient Agnès ! je suis vraiment
fatiguée ! et puis tu sais…j’ai plein de trucs à faire demain !
-Si tu veux ! c’est sur la route de Rennes !
-C’est d’accord alors ? on va se le prendre ce verre ?
-Oui, vous n’avez qu’à me suivre ! je raccompagne Michèle à son appart, et ensuite, c’est moi qui vous
suit !
Une demi heure plus tard, Yannick poussait la porte d’un bar qu’il connaissait apparemment bien. Le barman le
salua.
-Salut Yannick ! ta table est libre au fond de la salle ! j’arrive tout de suite ! bonsoir
madame ! ajouta t-il en fixant Agnès.
-Vous êtes connu ici on dirait ! vous venez souvent ?
-Oui, c’est toujours là que je viens ! je me plait ici, il n’y a jamais de problème et les gens se connaissent
tous depuis le temps ! regardez autour de vous, il n’ y a que des habitués !
-Salut Yannick, qu’est-ce que je te sert ? une pression ? et pour la petite dame ?
-Un chocolat chaud s’il vous plait ! sans sucre !
Agnès s’avait qu’elle était prête à tout avec lui. Il lui plaisait à un tel point qu’elle était en train de se dire
que le coup de foudre existait vraiment. Elle avait du attendre quarante six ans pour rencontrer ça. Pendant plus de deux heures, jusqu’à la fermeture en fait, ils discutèrent de tout et de rien.
Ils se découvraient l’un et l’autre. Elle se sentait si bien à ses côtés. Et si c’était lui, l’homme qu’elle attendait et qu’elle cherchait depuis si longtemps. Laurence sera folle quand elle lui
présentera Yannick. Tout allait très vite dans sa tête, par moment, elle ne l’écoutait plus, elle était transportée dans ce rêve. Elle se trouvait portée sur un petit nuage.
-Que dirais-tu si je te proposais de venir prendre un dernier verre chez moi, maintenant ?
-Je te répondrai…que j’ai soif !
-On y va ? dit yannick.
-Oui, on y va, montre moi où tu habites ! je laisse ma voiture ici ?
-Oui, elle est fermée à clé ? je te ramènerai demain !
C’était une bêtise de le suivre le premier jour. Elle ne l’avait jamais fait auparavant. Cette fois, elle ne
pouvait pas refuser, il lui plaisait trop et inspirait la confiance. Avec lui, elle se sentait rassurée, en sécurité, Yannick était enfin un homme différent des autres. Dans sa voiture, Agnès se
colla tout contre lui alors qu’il conduisait. Une odeur puissante lui caressa les narines à deux ou trois reprises. Par discrétion, elle ne dit rien mais restait perplexe quant à son origine.
Après une demi heure de routes de campagne, la voiture emprunta une allée de marronniers, s’arrêta sous un hangar rempli de round ballers. Yannick se pencha sur Agnès et l’embrassa à pleine
bouche. Les mains des deux amants parcouraient tout en les découvrant les corps affolés. Yannick inclina les sièges jusqu’à leur position couchette maximale. En toute hâte, les vêtements étaient
arrachés et s’éparpillaient jusque sur le tableau de bord. En quelques minutes, les vitres furent recouvertes d’une buée épaisse. A cet instant précis, juste après l’orgasme, Agnès revit la scène
de Titanic, sa main essuyait une vitre.
-Regarde ! dit elle, il y a plein d’étoiles !
Pendant de longues minutes, ils restèrent enlacés immobiles et silencieux.
-Allez viens, on va aller dans ma chambre, on aura moins froid qu’ici !
Dans le noir, un chien aboyait et traînait une chaîne. Malgré un ciel dégagé, Agnès ne distinguait pas grand-chose.
Des odeurs, il y avait plein d’odeurs différentes. Des bruits qu’elle ne reconnaissait pas crevaient un faux silence, trompeur.
-Chut ! il ne faut pas faire de bruit ! dit Yannick en serrant fort la main de sa conquête.
Agnès le suivait en toute confiance dans l’obscurité la plus totale. Les marches craquaient sous leurs poids. Sous
une porte là-haut, un faisceau de lumière éclairait quelques lattes d’un vieux plancher ciré. La porte s’ouvrit bruyamment.
-« Cé ta yannick ? Dame bon diou ! », demanda une voix d’un autre temps, dans
un patois rugueux incompréhensible pour Agnès. « Tu tombes ben dame bon diou ! je oui la Frisonne qui meugle, elle’ta malade hier au souair, j’cré ben qu’elle va vêler à c’tour dame
bon diou ! y faut qu’on n’y aille, avec yelle c’est toujours dur ! je pas envie de perdre le viau une fa de pu ! allez, dépêche-ta ! »
-D’accord maman, j’arrive ! excuse-moi, je dois y aller ! tiens tu m’attends ici, je ne vais pas être
long ! couches-toi ! mets-toi à ton aise !
-Eh Yannick ! où sont les toilettes ?
-Là-bas, regarde au bout du couloir à droite ! à toute à l’heure !
Agnès ne voyait pas trop clair dans ce couloir si peu éclairé. Elle devinait d’autres portes qui probablement
étaient des chambres, une salle de bains. Là-bas, c’était celle des wc que lui avait indiquée yannick. Elle poussa la porte qui résistait comme si elle était verrouillée de l’intérieur. Elle ne
l’était pas, le bois avait tellement travaillé que le frottement était important. Elle céda d’un coup et faillit emmener la jeune femme dans son élan. Pour être rustique, c’était rustique, une
pile de vieux journaux semblait servir de papier toilettes. Oui, c’était bien ça, après avoir regardé partout, il n’y avait que ces feuilles jaunies. Assise, elle tentait de comprendre où elle
était arrivée. Elle avait l’impression d’avoir changé d’époque. En quelques heures, elle venait de faire un voyage dans le temps de cinquante ans en arrière. Les lés de tapisseries décollés pour
la plupart, laissaient apparaître en guise de support, du journal, encore du journal, il y en avait partout. Elle leva le lé le plus près d’elle et commença à le lire, elle cherchait une date
qu’elle finit par trouver, « Mon Dieu, mille neuf cent quarante six », ces vieux Ouest-France avaient tout juste soixante ans. Depuis tout ce temps, il n’y avait eu aucune modification
dans cette maison. Comment pouvait bien être le reste ? elle tira la chasse d’eau qui ne libéra aucune goutte d’eau. Elle recommença, rien, tourna le robinet sur le côté du réservoir, un
sifflement dans les tuyaux indiquait qu’ils se remplissaient. Après une minute à attendre en soupirant, elle tira enfin la chasse avec succès et se mit au lit sans trouver le sommeil. Avant
d’éteindre la lumière, elle parcoura la chambre du sol au plafond. Tout était dans le même état que les toilettes. Le couchage aussi semblait d’un autre âge, même chez sa grand-mère bien connue
pour son archaïsme, Agnès ne se souvenait pas avoir vu de telles reliques. Epuisée et lasse d’attendre son éphémère amant, elle s’endormit enfin.
-Ah, dame bon diou ! il é temps de s’lever la d’dans ! y fait jour à c’tour !
Agnès fit un bon dans le lit, se retourna vers la porte qui venait de se refermer. Le soleil était levé, ses rayons
l’aveuglaient légèrement sur un côté du rideau écarté de l’angle du mur. Dans un premier réflexe, elle se demanda où elle était. « Ah oui, ça y est ! c’est encore pire
que ce que je croyais ! ». Rapidement, elle enfila ses effets de la veille, attendit un peu espérant voir arriver Yannick. Résignée, elle descendit l’escalier, lentement sans
vraiment savoir où se diriger. En bas des marches, une pièce immense lui ouvrait les bras, on aurait pu y loger toute une famille, pensa Agnès. Elle se trouvait seule près de l’évier et n’osait
plus bouger, plantée derrière la fenêtre ornée d’un rideau grossièrement fait maison, elle tentait d’apercevoir l’extérieur, Yannick peut-être. Son
sang se glaçait et une sensation de vrai malaise s’emparait d’elle, se manifestant par de terribles frissons.
Sur la longue table en chêne massif, trois bols empilés attendaient qu’on les place auprès de leurs couverts. Une
énorme miche de pain entamée, trop cuite, où luisaient quelques lambeaux de beurre de la veille. Posée sur une planche à découper vermoulue, elle ne passait pas inaperçue. Ce que voyait Agnès
avait l’air de sortir d’un musée ou d’une peinture, en tous cas, ça mériterait d’être peint, se disait-elle. Seul, le tic-tac régulier et agaçant de l’imposante Comtoise donnait un semblant de
vie à cet endroit oublié du temps. Sous la porte d’entrée, un courant d’air parvenait à se frayer un chemin pour rafraîchir les jambes.
Des bruits de pas s’approchaient de la porte d’entrée, des pas lourds et rapides qui traînaient sur le sol. La
porte s’ouvrit, un épouvantail enveloppé dans une blouse et recouvert d’un foulard se rua vers la table. Derrière elle, une demi douzaine de grosses poules se précipitèrent sous la tables,
dévorant les miettes du repas de la veille, une d’entre elle, sauta sur la table, attaquait goulûment comme par habitude et sans attendre, la miche de pain à grandes becquées.
-Chah ! Ah dame bon diou d’poule ! foutez-moi l’camp d’là ! chah ! deux ou trois plumes d’une
blancheur incertaine volèrent sur la miche de pain, le gros gallinacé s’envola lourdement sur quelques mètres en braillant avant de s’écraser sur le sol carrelé.
-Bonjour madame ! tenta timidement Agnès ;
-Vous v’là l’vée quant méme vous ! ben…mettez donc la table si vous voulez manger queque chose ! cé nous,
y’a personne qui traînasse au lit ! dame bon diou ! ah non alors ! y manquerait pu q’ça ! si on fesai tous comme ça !dame bon Diou ! ce serait biau là
d’dans !
Terrorisée par le monstre, Agnès s’exécuta sans broncher. Elle espérait maintenant que Yannick arrive au plus
vite.
-Cé pas la peine de mettre trois bols ! on est que deux !
-Yannick, il est où ?
-Il est reparti dans les champs, il a autre chose à faire que d’traîner jusqu’à pas d’heure ! dame bon
diou ! je l’ai sermoné c’matin ! j’te dis qu’il n’la ramène pas ! il file ! dame bon diou ! ah oui, ça ! il file droit c’matin !
-Et il rentre quand ? je suis à pied moi, il faut que je rentre !
-Il rentrera quand il aura fini l’abour ! pas avant dame bon diou !
Téléphoner à Michèle était la seule chose intelligente à faire, elle ne savait pas où elle se trouvait. Tant pis,
elle devait se renseigner auprès de cette sorcière dont elle n’avait toujours pas osé regarder le visage, peut-être par peur de hurler d’effroi.
-Je vais appeler pour qu’on vienne me chercher, où sommes nous ici ? je n’ai pas vu la route cette nuit et
Yannick ne m’a pas dit où il habitait ! nous sommes à combien de kilomètres de Rennes ?
La vieille, « dents gâtées », donna les renseignements à Agnès. Il lui fallut prêter l’oreille très
attentivement pour ne pas la faire répéter deux fois de suite. A peine eut-elle fini ses patoiseries qu’elle referma la porte sur elle et disparut. Agnès sortit de cette basse-cour pour
téléphoner à son amie. Sans regret et plutôt soulagée que ça se termine, elle commença à marcher, prit le chemin et se rendit à la rencontre de son chauffeur. « Quand je vais raconter ça
à Laurence, elle va se foutre de moi ! je ne suis pas prête de retomber dans un traquenard de ce genre ! ça m’apprendra à jouer les imprudentes ! quelle idiote je fais !
enfin, celle-là, je sais comment je vais la baptiser ! ce sera : Dame bon Diou ! ou alors : l’épouvantail ! »
-Bonjour Agnès, comment se fait-il que tu rentres à pied ? c’était bien avec Yannick ? il est beau mec,
hein ? en tous cas, entre vous deux ça va vite, je crois que tu vas vivre une grande histoire ma belle !
-Arrêtes tu veux bien ! je me suis comportée comme une idiote ! si tu savais combien je me sent
mal ! je voudrai retourner en arrière d’une journée et éviter la nuit de merde que je viens de passer ! j’ai honte de moi !
Michèle eut droit au moindre détail de la soirée, de la nuit aussi, sacrée nuit. Elle s’en souviendra toute sa vie
de celle-ci, jamais elle aurait pu imaginer une pareille histoire, à notre époque. Et sa mère, d’où sortait t-elle avec son accoutrement complètement dépassé. Elle se demandait si elle n’avait
pas rêvé. Au fond d’elle, elle savait que non, tout ça était bel et bien arrivé, malheureusement. « Et un cas de plus ! » finit t-elle de se dire. Après cette mésaventure,
elle resta deux semaines sans vouloir sortir, elle avait besoin de se retrouver avec Laurence qui n’en finissait pas de guérir.
Ce break fit du bien aux deux femmes. Michèle était vraiment trop coincée pour faire partie de leur groupe, elles
étaient trop différentes et n’avaient aucun point commun. Elle ne sera jamais qu’une bonne copine, rien de plus.
Laurence invita Agnès à dîner le vendredi qui suivit sa reprise de travail. L’anecdote, car ça en restera une
malgré tout, faillit faire mourir de rire le duo reformé. Laurence se demandait comment son amie avait fait pour suivre un homme chez lui (ou plutôt chez sa mère), quel qu’il soit le
premier soir, et surtout se donner à lui. Jamais elle ne le ferait, elle. Cela lui servira de leçon si l’envie lui prenait de tenter la même bêtise, (il ne faut jamais dire
jamais !) l’expérience.
-Et toi, qu’est-ce que tu nous a fait comme ça ?
Laurence ne répondait rien tout de suite, elle-même ne savait pas ce qu’elle avait eue.
-Ce n’est rien, je crois que j’avais besoin d’un peu de repos ! le docteur m’a trouvé une tension de
neuf six. C’est sûrement du au travail, tu sais en ce moment, ça n’arrête pas et les patrons mettent toujours d’avantage la pression. Et puis au guichet, ce n’est pas tous les jours drôle,
avec tous ces connards qui viennent t’embêter juste pour un timbre à cinquante centimes d’euros ! ils sont toujours pressés, surtout les retraités, c’est dingue ça ! je ne m’y ferai
jamais à ces vieux ! c’est fou ça, ils n’ont rien d’autre à faire que d’attendre ! et bien non, ils s’ont pressés ! une fois, j’ai dis à une petite mémé qu’il faudra bien qu’elle
prenne le temps de mourir un jour !si t’avais vu comment elle m’avait envoyée bouler ! je n’étais pas fière, elle m’avait foutue le honte devant tout le monde !
-Maintenant que tu vas mieux, on va peut-être pouvoir reprendre notre super chasse à d’homme ! j’espère que
les mecs vont être à la hauteur cette fois, ça commence à m’agacer de rentrer bredouille à chaque fois !
-La dernière fois, tu n’es pas rentrée bredouille je crois !
-Non, mais cela aurait été beaucoup mieux pourtant ! crois-moi ! le prochain qui me mettra dans son lit
n’est peut-être pas encore né ! je plaisante ! et puis le dernier là…ce Yannick, il m’a mise dans son lit, mais lui n’est jamais venu se coucher ! alors tu sais ! ça ne veux
pas dire grand-chose…mettre dans son lit ! heureusement qu’il avait une voiture cet âne !
-Demain, c’est la fête de la musique, ça te dis d’aller en ville, il y aura des bals un peu partout ! on va
danser dans tous les quartiers! qui sait ? on fera peut-être des rencontres sympa cette fois-ci !
L’année dernière, comme tous les ans d’ailleurs, elles étaient sorties pour la fête de la musique. Toutes les deux
avaient eut rendez-vous avec deux collègues de travail de Laurence à la porte Saint Vincent, intra muros, à Saint Malo. Agnès n’était pas très contente car elle n’appréciait pas vraiment Lionel
et Marc. Ils voulaient juste coucher, à plusieurs reprises, elle avait du repousser leurs avances très maladroites et à la limite du correcte. Laurence le savait mais, pour qui pourquoi, elle
avait accepté de sortir avec eux ce soir là.
Agnès n’oubliera pas de si tôt le comportement des goujats. Ils avaient bu plus que de raison et avaient cherchés
des ennuis à tout le monde. La soirée c’était transformée en véritable pugila et tout ce petit monde avait fini la nuit au poste de police. Au bureau, tout le monde avait appris les exactions du
petit groupe, ce qui avait fait beaucoup de bruit derrière les guichets. Pour tenter de se disculper, par pur orgueil masculin, les deux « hommes » avaient fait courir de sales
bruits sur Laurence et son amie. Depuis, les relations de travail étaient purement et simplement exclues de la vie privée des femmes. A ce jour, un an après et pour longtemps certainement encore,
Laurence te ses « relations de travail », s’évitent et ne se parlent qu’en cas d’extrême nécessité, pour le boulot.
-Ç’est une super bonne idée, dit Agnès, ça fait des semaines qu’on n’a pas fait une virée toutes les deux ! on
ira manger un petit truc avant dans la rue Saint Georges ! histoire d’être dans l’ambiance le plus vite possible ! peut-être même avant les autres !
-Vu la chaleur qu’il fait en ce moment, je vais mettre ma petite robe à fleur ! elle est super agréable et
légère surtout. Je prendrai juste mon tee-shirt : « Meuh la vache ! », il m’a toujours fait rire celui-là, et puis il est décolleté, je te dis pas ! à mes pieds,
je chausserai mes espadrilles en tissus ! ça ira comme ça ! et toi tu t’habilleras comment demain ?
-Je ne sais pas encore ! mais tu me connais, je me décide une demi heure avant ! parfois même je pars et
je fais demi tour pour prendre choisir une autre robe, voire tout changer carrément ! je suis comme ça, je ne vais pas changer parce que c’est la fête de le musique !
-Comme ça, j’aurai la surprise en te voyant !
-Voilà ! termina Agnès. Par contre, c’est mieux qu’on y aille avec ta voiture ? la circulation est
impraticable ces jours là ! et puis j’aime pas trop conduire de nuit, on boira un petit peu sans doute ?
-Tu trouveras bien un paysan pour ramener ta voiture à la maison ! ajouta Laurence un tantinet moqueuse,
dissimulant ses yeux derrière sa main.
-Ah ah ! c’est fin ! ricana Agnès, elle prit sa serviette en papier et la lança rageuse vers Laurence qui
se tordait de rire sur sa chaise.
-Je rigole ma petite mère ! t’es à croquer quand tu te mets en colère !
-Je sais que tu te fous de moi ! c’est chacune son tour ! attends, je ne te louperai pas ! t’as
intérêt à te tenir à carreau ma cocotte ! et je te signale que moi…au moins…je me suis fait un mec ! toi, rappelle moi ! ça fait combien de temps déjà que tu fais régime sec ?
allez ! j’attends, ça fait combien ?
-Même moi, je ne m’en souviens plus ! je ne sais plus à quoi ça ressemble un « mâle » ! le
dernier, ça fait…attends que je réfléchisse un peu…deux ans, ça fait tout juste deux ans ! je ne le crois pas ! dis-moi que je me trompe Agnès ! c’est pas possible, pas deux
ans !
-Si tu me dis tout, ça fait bien deux ans effectivement ! eh bien ma pauvre vieille, je ne voudrais pas être à
ta place ! un jour, tu te réveilleras, tu seras cicatrisée !
-T’inquiète donc pas pour moi, tu verras demain, je te donnerai une leçon, les mecs vont tomber comme des
mouches ! je vais les mettre à mes pieds ! d’accord, j’ai bien le droit de rêver un peu !
Laurence n’osait pas en parler à son amie, mais depuis un mois, elle feuilletait régulièrement les petites annonces
dans un journal gratuit qu’elle recevait parmi des tonnes de pubs et autres prospectus. Plusieurs numéros de téléphones étaient inscrits sur un petit carnet. Il ne manquait plus qu’un peu de
courage pour franchir le pas et appeler. La fête de la musique était une bonne occasion pour une première rencontre, un rendez-vous. Et puis, elle n’était pas obligée d’en parler à Agnès, elle
aurait mis ça sur le compte de la coïncidence.
En fin de matinée, elle prit son courage à deux mains et décrocha le combiné. En quelques minutes, elle avait deux
contacts intéressant et décida de poursuivre l’aventure. A quatorze heures, à un kilomètre à peine, Laurence s’approcha de l’interphone, hésita un instant puis appuya sur le numéro six du
deuxième étage. Une voix sensuelle sortit du petit haut-parleur.
-C’est pourquoi ?
-Bonjour, j’ai appelé ce matin, c’est pour un rendez-vous !
-Allez-y montez je vous prie !
Le pêne électrique se retira bruyamment de la gâche, la porte s’ouvrit. Une belle femme, grande, très élégante et
d’un certain âge vint l’accueillir en lui dégageant la porte d’entrée de son bureau. En fait, c’était son appartement, la partie cuisine, juste à droite du couloir était aménagée en petit hall
d’accueil. Une petite table faisait office de bureau, sur les murs il y avait des tas de photos d’hommes, chacune d’elle était numérotée. Il n’y avait rien d’autre, un simple matricule. La maison
avait l’air sérieuse et Laurence s’y sentait vite à l’aise et en confiance. Madame Legendre, qui préférait qu’on l’appelle par son prénom, Lucie,
remplissait une fiche cartonnée. Elle écrivait avec un Mont Blanc, la jeune femme trouvait ça très classe et regardait la plume d’orée glisser silencieusement sur le bristol. Alors qu’elle
cherchait dans le classeur des hommes, une odeur d’encens s’engouffra dans les narines de Laurence, une sensation d’apaisement total s’empara de ses sens. L’atmosphère était propice au lieu et
aucune autre n’aurait convenu aux échanges de l’entremetteuse et de sa cliente. Les clichés défilaient, il y avait de tout, certains n’étaient même pas discutés, alors que l’on s’attardait sur
d’autres. Un candidat seulement retint l’attention, madame Lucie mis la fiche de côté, ensemble, elles étudièrent d’un peu plus près les critères de sélection de l’heureux élu. Un premier
rendez-vous fut conclu. C’était pour le soir même, lors de la fête de la musique à Saint Malo.
-Merci beaucoup madame Lucie, combien vous dois-je ?
-Rien du tout ma petite Laurence, c’est le monsieur qui paie ! je vous dit M… pour ce soir et tenez-moi au
courant si vous voulez ! j’aime savoir ce que deviennent les couples que je tente de former ! je suis si contente lorsque ça marche !
-Je vous le promets ! mais…ça marche souvent ?
-Oui, beaucoup plus qu’on ne le croit vous savez !
Vers dix huit heures trente, comme convenu, Laurence démarra sa voiture et passa prendre Agnès chez elle. Après un
quart d’heure d’attente sur le parking, elle finit par l’appeler sur son portable.
-Alors qu’est-ce que tu fais ? ça fait une plombe que je t’attends en bas !
-C’est bon, j’arrive dans une minute ! je termine de m’habiller et je descends !
Agnès dévala enfin l’escalier de l’immeuble en finissant de fermer les boutons de son Jean’s. Elle tenait à la
bouche une barrette qu’elle n’avait pas eu le temps de mettre. « c’est fou ça ! » se dit Laurence, « comment fait-elle ? à chaque fois c’est
pareil ! ».
-Dis donc ma belle ! tu sais qu’on a plus d’une heure de route !
-Alors va-y ma chérie ! roule au lieu de m’engueuler ! en voiture Simone !
-Et en plus elle me commande ! je le crois pas !termina Laurence.
Sur le trajet qui les conduisait vers les mâles, l’euphorie était sensible et l’impatience d’arriver à Saint Malo
aussi. Laurence avait rendez-vous avec un certain Eric. Comment allait-il être ? ressemblait-il à sa photo ? et sa tenue, comment allait-il se présenter ? un premier rencard ce
n’est pas rien, il va faire un effort c’est sûr ! va-il venir au moins ? devait-elle en parler maintenant à Agnès ? Laurence se posait un tas de questions, mais elle ne voyait pas
comment faire pour ne pas en parler tout de suite.
-J’ai une surprise pour toi Agnès !
-Ah ! tu sais que je n’aime pas beaucoup les surprises ! mais dis-moi tout ! c’est quoi ?
allez ! je t’écoutes !
-Euh ! voilà…cet après midi, j’avais rendez-vous chez Madame Legendre !
-C’est qui celle-là ?
-Attends, laisse-moi finir ! elle s’occupe d’une petite agence de rencontre auprès de chez
moi !
-C’est pas vrai ! s’étonna Agnès.
-Laisse-moi donc finir ! je suis allée la voir, j’ai rendez-vous ce soir avec un certain Eric, il a cinquante
ans, il est plutôt pas mal sur la photo, je dois le rencontrer toute à l’heure à Saint Malo. Nous devons nous retrouver devant la grosse grille de l’hôtel de ville, à l’extérieur des
murs !
-Et ça fait longtemps que tu me caches des trucs comme ça ? tu ne t’es pas inscrite sur une site par
exemple ? tant qu’on y est pourquoi pas !
-Non, et pourtant, j’y ai pensé aussi ! mais ce serait plus marrant si on le faisait toutes les deux ! tu
ne crois pas ?
-Même ça, je pense que je tomberai sur des cas ! j’ai l’impression que je porte la poisse ! ou alors, on
leur fait peur avec nos vies de femmes de caractères, indépendantes. Comment tu dis qu’il s’appelle ton rencard ?
-Eric !
-Allons voir ce Eric ! à moins que tu ne préfères y aller seule ?
-Non, je veux que tu viennes avec moi ! je serai rassurée ! on ne sait jamais sur qui on tombe avec ces
agences !
-D’accord, mais je ne vais pas rester à tenir la chandelle ! pour ça, il ne faut pas compter sur moi ! et
si c’est moi qui lui plait, on fait quoi ? imagine…il tombe raide mort, en extase devant moi !
-Tu restes avec moi pour une approche, juste voir à quoi il ressemble, de loin, avant de l’aborder ! ensuite
on verra !
Laurence stationna sa voiture assez loin d’intra muros. La foule nombreuse sous un soleil de plomb se dispersait
tous azimuts. Se frayer un chemin pour arriver à la porte Saint Vincent, à deux pas de l’hôtel de ville n’était pas simple. Il fallait jouer des coudes comme tout le monde. Les deux femmes
voyaient que les hommes ne cédaient plus rien à la gente féminine, il était bel et bien terminé le temps du respect et de la courtoisie.
-Pas si vite ! dit Laurence. Il ne faut pas qu’il nous repère ! c’est vrai qu’il n’a pas ma photo
lui ! mais on ne sait jamais, il est sûrement aux aguets ! ça tête doit tourner dans tous les sens et il appréhende certainement ce moment lui aussi !
Les deux complices s’approchaient doucement du point de contact. Se dissimulant le plus souvent derrière de petits
groupes allant dans la même direction qu’elles. Lentement, elles arrivaient tout près. A vingt mètre à peine, il était là, ça ne pouvait être que lui. Droit comme un « i », des
chaussures neuves et une tenue qui le mettait bien en valeur. Il n’était pas si mal du tout. Les deux chasseuses lui trouvaient quelque chose de pas commun.
-Reste là s’il te plait ! je vais aller le voir d’abord toute seule, je ne veux pas l’effrayer ! pas tout
de suite !
-Je te regarde dans ton œuvre !
-Souhaite-moi bonne chance plutôt que de me foutre la trouille !
Le cœur de Laurence s’emballait légèrement mais elle avança vers lui assez facilement et relativement sûre d’elle.
Plus elle arrivait sur lui, plus elle l’observait. Son pantalon moulant ne laissait rien apparaître d’impressionnant au niveau de son bas-ventre. Ce qui faisait descendre sa note en flèche. Il
paraissait plus petit que sur la photo, par contre, son regard était d’un vert émeraude profond irrésistible. Son large sourire laissait deviner une dentition parfaite d’une blancheur
éblouissante. Lui aussi déshabillait du regard Laurence. Cependant, il le faisait d’une manière discrète qui ne choquait pas. Restée à son poste d’observation, Agnès contemplait l’approche de son
amie, elle regardait Eric également, « c’est vrai qu’il est pas mal ! pour son âge ! », se dit-elle. « Et si c’était le bon celui-là
? ».
-Bonjour ! c’est vous Eric ?
-C’est bien moi, je suppose que vous êtes Laurence ?
Eric s’avança d’un pas ou deux vers elle. Cachée derrière un tronc, Agnès dubitative, fut surprise de son
déplacement qu’elle trouva hasardeux. Laurence, après avoir échangé quelques mots avec Eric, dit à Agnès de venir d’un signe de la main. Tout en se recoiffant, celle-ci vint se présenter à son
tour.
-On prend un verre quelque part ? demanda Eric. Je vous invite !
-De cette chaleur, ça va me faire du bien ! ajouta Laurence. Elle commençait à se sentir à l’aise avec cet
inconnu qu’elle trouvait à son goût. Bien élevé, propre et courtois. Oui, il plaisait à la jeune femme.
Une conversation banale d’un premier rendez-vous s’installa entre eux. Trois bières furent commandées par Eric. Au
bout d’une demi heure, les groupes de musiciens se faisaient entendre ici et là, ils poussaient comme des champignons, il y en avait à présent partout, dans tous les angles de rues. Un brouhaha
finissait par casser les oreilles à toutes les personnes trop près des instruments qui, il faut l’admettre ne sortaient pas grand-chose de bon. Chacun voulait donner de la voix, de la guitare, du
violoncelle, de la batterie ou du saxophone. Cette profusion d’appareils, ce mélange de proximité, ruinaient tout espoir d’entendre de la musique, même approximative.
-On devrait aller sur les murs ! tous les ans, les meilleurs s’y installent ! ce sera mieux qu’ici en
tous cas ! dit Eric, profitant d’une courte pause dans la gamme.
-Si vous voulez ! ici, on ne s’entend plus ! c’est infernal ce vacarme !
Agnès se leva la première, se rapprocha discrètement de Laurence et lui glissa ce qui la chagrinait depuis leur
arrivée.
-Laisse-le monter l’escalier devant et regarde sa démarche ! regarde bien surtout ! j’ai l’impression
qu’il a un problème de pieds !
-Tu déconnes j’espère ! je n’ai rien remarqué moi ! répondit Laurence déjà perplexe.
Eric, d’un pas déterminé prit rapidement trois, quatre, puis cinq marches d’avances sur ces
« demoiselles ». Lorsqu’elles arrivèrent enfin là-haut, il était assis sur le bord des remparts, les jambes ballantes et souriait. Il avait l’air heureux, bien dans ses
baskets.
-Tu as raison ! dit Laurence ! c’est dingue, rien ne t’échappes ! il a du avoir un accident de
voiture ! de travail peut-être !
-Tu fais quoi dans la vie Eric ? demanda Laurence.
-Euh ! pas grand-chose à vrai dire !
-Ah bon, tu es au chômage ? reprit Agnès. De plus en plus suspicieuse.
-En fait, je ne travaille plus, je suis en invalidité !
Sur cette parole, Laurence et Agnès échangèrent un regard terrible. « C’est pas vrai ! qu’est-ce qu’il a
encore celui-là ? » se dirent-elles intérieurement. Il fallait en savoir d’avantage et poser les bonnes questions tout de suite avant d’aller, « éventuellement », plus loin
dans la relation.
-Comment ? qu’est-ce qui t’es arrivé ? j’ai cru voir que tu boitais ! oh un tout petit peu, ça se
voit à peine !
-Ah ! mais vous n’avez rien vu ! regardez ! Eric releva le bas de son pantalon. Son pied n’était
retenu que par un tibia en plastique, il était amputé de la jambe droite et portait une prothèse. Tiens regardez celle-là, sa rotule gauche avait disparu. Une peau complètement détendue l’avait
grossièrement remplacée. Ce n’est pas tout ajouta-t-il, « j’ai également perdu un œil dans ce maudit accident ! » voilà, ça vous suffit ? je suis désolé,je n’ai plus rien
à vous montrer ? maintenant, je comprendrai que vous finissiez cette soirée sans moi ! vous savez, je suis habitué !
Les deux femmes qui avaient failli partir en fous rires, étaient déstabilisées, il avait su les toucher, vraiment.
Elles décidèrent de passer la soirée avec lui. De temps en temps, elles s’éloignaient de quelques mètres.
-On n’a quand même pas de peau ! dit Laurence. Il est bien ce gars ! mais ce n’est pas possible, tu as vu
dans quel état il se trouve ! c’est dingue !
-Tu m’étonnes ! ajouta Agnès. En tous cas, pour lui, il n’y a pas de problème, ce sera
« Robocop » son surnom !
-Arrêtes, c’est vache !
-Allez, je plaisante ! tu as raison, il ne faut pas se moquer et puis, il est
attendrissant !
A la fin de cette soirée, Eric ne demanda pas si ils allaient se revoir, il savait que ce n’était pas la peine. Il
était lourdement handicapé certes, mais bien loin d’être idiot. Il s’était inscrit dans cette agence, seulement pour avoir le plaisir d’un rendez-vous. Lors de ceux-ci, il avait l’impression
d’exister encore un peu, comme les autres. Sachant très bien qu’il n’y aurait jamais de suite à ces rencontres.
Laurence raccompagna Agnès. La déception quant à Eric se lisait sur son visage. Elle ne voulait surtout pas avoir
de pitié pour lui, il n’aurait pas apprécié cela. Il cherche juste à vivre un peu lui aussi.
-Tu sais Agnès, c’était mon premier rendez-vous par l’intermédiaire d’une agence, ce sera aussi le dernier !
j’ai le sentiment d’avoir fait de la peine à quelqu’un aujourd’hui ! et ça je n’aime pas du tout !
-Tu n’as rien à te reprocher ! ce n’est quand même pas de ta faute s’il est amputé !
-Non ! je le sais ! reprit Laurence.
-Demain après midi, je passe te chercher ! je t’emmènerai en
forêt, ça nous fera du bien de nous oxygéner, ça nous changera les idées ! d’accord ?
-Si tu veux !
-Je passerai te prendre vers quinze heures ! soit prête hein ! osa Agnès.
-C’est toi qui me dit ça ? tu ne manques pas d’air ma vieille !
Derniers Commentaires